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samedi 6 avril 2024

 Les guerres précieuses












Perrine Tripier,

Ed Gallimard, 12/01/2023, 192 pages



Est-ce l’histoire d’une maison ou l’histoire d’Isadora ? A moins que… et très probablement, la maison soit le personnage principal et Isadora est son âme. Isadora pourrait être aveugle, aucune importance, de ce refuge, elle connaît le moindre recoin, la plus petite tuile, tout craquement lui est familier, tout dommage devient blessure. Et pourtant Isadora a dû quitter ce havre paix pour la maison de retraite, et Isadora se rappelle et nous livre un récit emprunt de nostalgie mais si plein de vie.

On y goûte saison après saison, la joie des retrouvailles entre cousins, les aventures sylvestres d’une poignée de gamins, les repas en famille où il fait bon se retrouver, les mystères du grenier, les rivalités, les peines, les éclats de rire et telle, la première gorgée de bière, les petits plaisirs : le chocolat chaud du papa,  dégusté à la mauvaise saison, celui qui réchauffe le corps et le cœur, les glissades dans les neiges d’hiver, la petite fleur qui naît sous le timide soleil du printemps.

Cette maison, Isadora l’a chérie au point de tourner le dos aux amants, de fuir les animations qui attirent d’ordinaire tant les jeunes filles pour choisir la solitude, pour rester maître d’elle-même et de son milieu de vie, pour se livrer à son autre passion : la lecture au coin de la fenêtre.

Ce roman est une petite pépite, un bonbon que l’on suce avec parcimonie, que l’on voudrait faire durer. En racontant sa nostalgie des temps anciens sans dissimuler les émotions d’Isadora, saison après saison, l’autrice réveille en nous d’agréables souvenirs, on se laisse bercer par son écriture ciselée, on se trouve comblé par tant de poésie.

Au moment ou j’écris ces lignes, mon être frissonne de plaisir et mon âme est en éveil.

Ne passez pas à côté de ce bijou littéraire, un livre que l’on se doit de garder sur sa table de chevet pour, de temps en temps, se faire plaisir en lisant un passage.

 

 

mercredi 3 avril 2024

 

Le silence












Denis Lehane

Ed Gallmeister, 27/04/2023, 448 pages


Sous quelle étoile est-elle née cette femme, confrontée à la violence dès son plus jeune âge, violence considérée comme légitime puisqu’elle venait de ses géniteurs. Et quelle route chaotique !

Si le roman peut paraître long à certains moment, nombre de pages sont indispensables pour apprendre à connaître ce personnage central du récit, non pour excuser ni pour compatir, mais pour comprendre ce parcours et pour se mettre à sa place : et c’est ce que j’ai pu ressentir souvent en cours de lecture : comment réagirais-je si, comme l’héroïne, on enlevait ma fille, que je devais me débattre pour la retrouver, me heurter à une communauté qui a fait vœux de silence, aidée par un parrain qui a savamment tissé une toile d’araignée pour entretenir la peur, le doute, l’inaction des autorités et pour paralyser la population.

De quoi dispose-t-elle ?

 D’une fameuse conviction, d’une certaine force physique, comme de persuasion, de suite dans les idées, du langage approprié pour faire passer ses idées, j’ai d’ailleurs beaucoup apprécié les dialogues et le répondant de Marie-Pat.

Et c’est dans cette ambiance de ségrégation que se déroule d’histoire, une histoire sordide qui prend sa source dans les générations antérieures, un racisme qui se transmet insidieusement dans des communautés qui,  en toute logique et bonne foi, rejette ce qui est différent, ce qui ne correspond pas à leur façon de vivre.

Pour faire passer son message, l’auteur commence doucement, par un certain questionnement émanant de Marie-Pat, puis s’ensuivent quelques réflexions des collègues, pour cheminer vers les horreurs que peuvent proférer les blancs à l’encontre des populations de couleur. Il n’hésite pas à employer des termes d’une violence inouïe, sans doute beaucoup plus employés dans les années 70.

Je me suis sentie bien malmenée tout au long de ce livre, malmenée par l’injustice, malmenée par le peu de belles personnes rencontrées sur le chemin de Marie-Pat, malmenée par les individus qui mettent leur génie au service du mal, malmenée par une fin pour laquelle je me suis demandé si la justice s’exerçait sans vraiment pouvoir répondre à cette question.

Bel exploit de l’auteur, le message est passé, c’est le plus important.

mardi 2 avril 2024

La bibliothécaire d'Auschwitz













Salva Rubio - Loreto Aroca

Ed Rue de Sèvre, 31/08/2022, 142 pages



N’ayant pas lu le roman, je découvre à travers cette bande dessinée, l’histoire de la courageuse Dita, qui s’est vue, comme ses pairs, privée de liberté, privée d’école, placée en ghetto, déportée dans le pire des camps de concentration, placée avec ce groupe d’hommes et de femmes installés dans le camp BIIb, vitrine du camp d’où on ne voyait pas les chambres à gaz ni les fours crématoires, et qui servait probablement à bluffer la croix rouge où tout autre étranger venu visiter l’endroit.

 

Cette partie du camp reste tout de même sous la surveillance des nazis, on y souffre avec l’héroïne, de la famine, de la terreur infligée par Josef Mengele, médecin chef du camp, tortionnaire notoire, mais on y agit : Dita alors âgée de 14 ans, n’hésitera pas, soutenue par Fredy Hirsch, à se lancer dans l’organisation d’une bibliothèque en proposant les quelques ouvrages disponibles au péril de sa vie, car les livres sont évidemment interdits dans le camp. Cette histoire n’est pas sans rappeler la clandestinité et le trafic qui s’opérait dans les camps, très bien expliqué par Primo Levi, dans son ouvrage : si c’est un homme. Le fait d’organiser une bibliothèque dans le camp ne m’a donc pas surprise.

 

Un ouvrage poignant et. Ce n’est pas le premier que je lis, et pourtant je tombe des nues à chaque fois que je constate à quel point la méchanceté humaine est sans limite.

 

Cette bande dessinée est magnifique, les idées y sont clairement exprimées, le dessin agréable, les teintes appropriées.

J’ai apprécié en fin d’ouvrage, l’annexe apportant des précisions sur les lieux, les faits historiques, la création de cette bande dessinée. Elle apporte de précieux renseignements, Elle invite à lire le roman, ce que je ferai certainement.

 


dimanche 31 mars 2024

 

Rendez-vous à Kerloc'h













Françoise Bourdin

Ed Belfond, Pocket, 1/04/2006, 320 pages



Je n’avais jamais lu de roman de Françoise Bourdin, et le challenge solidaire m en a fourni l’occasion. Je suis très vite entrée dans l’histoire, ce roman me paraissait alors très facilement lisible, trop facilement lisible avec une intrigue sous la forme d’un gros secret de famille trop prévisible trop vite dévoilé, des personnages sans relief, et pour cause, un pater familias tyrannique qui fait la pluie et le beau temps, qui se vautre dans un questionnement qui le tourmente depuis au moins trente ans, mais bon, il ne faut surtout pas connaître la vérité au risque de perdre la face et devoir rendre des comptes.

Ce roman, parsemé d’histoire d’amour, de personnes qui se haïssent, puis s’adorent, de fuite de l’être aimé, de chagrins de toute part, de divorce, font immanquablement penser à quelque roman à l’eau de rose que l’on met très peu de temps à oublier.

Le deuxième personnage, le fils, Loïc, diabolisé pas son père, fait vraiment figure de demi-dieu pour lequel le monde de la biologie marine est prêt à se mettre à genou : bardé de diplômes, physique d’apollon, et pourtant, pas vraiment de personnalité, avec une excuse cependant : l’autorité paternelle annihile toute velléité de résistance.

J’ai choisi ce titre parce que je me suis dit que j’allais me retrouver sur ma terre natale, sauf que l’autrice dissémine dans son livre, des prénoms, des noms de ville en breton en laissant bien entendre qu’il s’agit de l’appellation bretonne, y ajoute des crêpes bien sûr, en annonçant qu’on les fait sur une grande plaque ronde, oui, une tuile à galettes quoi, un billig, ce mot francisé pouvait apparaître dans la mesure ou elle cite le mot « tamic » qui voudrait dire « petit bout » , elle cite des noms de famille comme Le Marrec et Coatmeur, bref, il ne suffit pas de saupoudrer le roman de mots breton pour se sentir en Bretagne, ça sonne faux, ça fait cliché.

Mitigée donc, disons que je n’ai pas passé un mauvais moment de lecture.  

jeudi 21 mars 2024

 Génial, ma mère est morte















Jennette Mc Curdy

Ed JC Lattès, 7/02/2024, 400 pages


La première fois que j’ai lu ce titre, je dois avouer qu’il m’a un peu choquée, et le livre, après lecture de quelques critiques, ne provoquait pas d’envie urgente de le lire pour moi. Le déclencheur, ou plutôt la déclencheuse fut Kittiwake qui m’a assuré que ce roman me plairait.

Je m’y suis donc collée ! Ce que je prenais d’ailleurs pour un roman n’était autre que l’autobiographie de Jennette Mc Curdy à laquelle on ne peut que s’accrocher pour ne plus lâcher jusqu’à la fin.

On y fait connaissance dès le début, d’une famille qui ressemble à une banale famille américaine, Mais on s’aperçoit vite qu’il y a comme un problème : une mère toute puissante et désireuse de voir sa fille chérie devenir une célèbre actrice, et ce, dès ses huit ans. Une mère malade, atteinte d’un cancer qu’elle saura mettre en avant pour parvenir à ses fins. Une mère aimante ? peut-être le croit-elle, cette femme envahissante, hystérique, étouffante, méprisante pour les uns, trop entreprenante pour les autres. Il y aurait beaucoup à écrire sur son compte, mais je préfère laisser aux futurs lecteur la découverte de ce personnage, rebondissements et surprises garantis.

Cette histoire , c’est avant tout l’histoire de Jennette, actrice réalisatrice américaine toujours active, et qui nous livre son cheminement,  elle raconte ce parcours tracé par sa génitrice, sa maman à qui elle voulait absolument faire plaisir, à tel point que l’on pourrait se demander si, petite fille, elle ne réalisait pas qu’elle subissait les  mauvais traitements d’une mère manipulatrice, si adolescente, au lieu de tout rejeter, elle n’était pas victime d’un syndrome de Stockholm (question que je me suis posée tout au long du récit).

Cette biographie se compose de deux parties : avant maman et après maman, la deuxième partie se lit en tenant compte de l’enfance et l’adolescence de l’actrice, elle ne surprend pas, elle captive toutefois, parce que Jennette, on s’y attache, on serre les dents, on voudrait la voir évoluer pour se défaire de cette éducation stricte, sans choix possibles à part ceux de Madame Mère. Puisse ce livre la délivrer de ses démons !

J’ai beaucoup aimé faire connaissance de Jennette, connaître le travail des studios, l’envers du décor (est-ce toujours si rose d’être célèbre ?), le problème de ces enfants du cinéma qui n’ont rien demandé et que l’on place en casting, le parcours semé d’embûches pour percer dans ce milieu. Je sors ravie de cette lecture, et finalement, le titre, il cache bien des aspects de la vie de Jennette, à la fois sérieux et ironique, pour le comprendre, il faut entrer dans le livre, ce que je conseille vivement.

mercredi 13 mars 2024

 

Le peuple de l'abîme












Jack London

Ed livre de poche, 18/08/2021, 224 pages


1902 : Jack London bien qu’ayant vécu des années de galère, évoluant au gré des emplois qu’il pouvait trouver jusque vers 1894, décide de s’immerger dans les quartiers pauvres de Londres. Cette décision, il la prend en tant que journaliste et on constater que cet écrit, en plus d’un témoignage est un reportage complet sur la condition des miséreux de White Chapel, et plus que cela car on peut, entre les lignes, y voir une critique de la politique anglaise, côté obscur du beau règne de la reine Victoria, défunte au moment où notre journaliste déambule dans les rues, côté obscur  du règne d’Edouard VII, une analyse de la société anglaise en insistant sur la répartition des richesses, l’emploi, la précarité et l’injustice ambiantes.

Il commence son expérience en tentant de demander les services de l’agence Cook qui, trouvant cette idée saugrenue, refuse de coopérer comme si on demandait à ses employés de se rendre en enfer voire de signer leur arrêt de mort. On retrouvera ce comportement chez d’autres individus tels que le conducteur du cab qui l’emmène dans l’East end, le détective qui lui loue une chambre dans laquelle il pourra se réfugier en cas de problème et bien d’autres qu’il rencontrera sur son chemin de misère.

Puis commence sa descente aux enfers où il côtoiera une misère noire, une misère extrême, avec pour compagnons de route, des hommes qui cherchent leur pitance dans la boue, à l’affut du moindre noyau de cerise à croquer, des hommes qui se retrouvent, faute de place dans les asiles, dans l’obligation de marcher toute la nuit dans Londres, car la loi interdit de dormir lorsqu’on est dans la rue, il faut sillonner Londres, y compris se rendre  du côté de Westminster, attendre l’ouverture de Green Park à 5 heures du matin où, épuisé, on s’effondre sur les pelouses. Avec un peu de chance, on peut, de temps à autres, avoir une place à l’asile en échange de travail, un travail avilissant voire dangereux contre un quignon de pain sec et un peu de farine mélangée à de l’eau…

Ce que je décris, n’est que la face visible de l’iceberg hélas, on ira de surprise en surprise en constatant que les animaux sont largement plus nantis que ces groupes humains, que la haine n’a pas de limite, que les œillères de la bonne société londonienne sont très efficaces.

Etude très fouillée, Jack London va jusqu’à fournir des documents sur les procès et les peines des contrevenants aux lois, à établir le bilan des comptes d’une famille type, de ses besoins vitaux, montrant combien les revenus, lorsqu’il y en a, sont insuffisants, il fournit des statistiques qui renseignent sur la mortalité infantile, sur le statut des femmes, sur l’habitat et bien d’autres aspects du quotidien dans l’East end.

Ce livre, je l’ai ouvert après avoir visité le quartier de White Chapel au cours d’une visite conférence sur les pas de Jacque l’éventreur, durant laquelle la conférencière a bien insisté sur les conditions de vie dans ce quartier, terreau fertile pour les meurtres étant donné que les autorités ne s’y risquaient que rarement. J’ai donc doublement apprécié cet écrit : d’abord parce qu’il s’agit d’une intéressante analyse de la situation, et parce que j’y ai retrouvé des lieux, des noms de rues que j’ai parcourus, Un ou deux bâtiments qui existent encore aujourd‘hui. Cela m’a permis de relativiser, la noirceur absolue de la deuxième moitié du XIXème siècles et du début du XXème qui a laissé place à des conditions de vie qui, si elles ne sont pas idéales pour tous, respectent un peu plus les droits humains.

 

mercredi 28 février 2024

 La conjuration de Dante












Fabrice Papillon,

Ed Seuil, 08/03/2024, 544 pages


Belle découverte que ce roman de Fabrice Papillon dont je n’avais lu aucun livre. Je crois comprendre que notre héroïne, la commissaire Louise Vernay, possède en elle un passé perturbant. Et comme beaucoup d’enquêteurs, elle traîne des casseroles qui agissent sur son caractère, normal !

Et c’est probablement ce qui la rend comique parfois, attendrissante souvent, notre commissaire, directe, caractérielle, fonceuse, bagarreuse, téméraire, si vraie dans sa façon d’être, si dérangeante pour ses collègues qui semblent parfois éprouver quelques difficultés pour la suivre, car elle n’hésite pas à devancer ses co-équipiers.

L’intrigue est des plus prenantes, on s’attaque carrément à la matière grise des grands de ce monde, ce qui oblige le lecteur à se tenir sur ses gardes : victimes en binômes, assassins affectionnant les galeries, les cavités et autres souterrains en tous genre, événement qui ne laissent pas beaucoup de repos. Les personnages se côtoient pour produire un récit captivant : les bons, les dangereux, les pervers, les ambigus qui gravitent autour des lieux, des enquêteurs et des victimes.

Ces odieux meurtres ont, cela va de soi, une raison d’être, œuvre de quelques individus rassemblés pour une cause qui prend sa source dans la nuit des temps, ce qui explique un certain nombre de chapitres dont l’action se situe dans l’histoire.

Et j’ai beaucoup appris dans ce roman sérieusement documenté. Un passage m’a semblé un peu difficile, une sorte d’intermède où l’on ne comprend plus l’objectif des criminels, ni leur hiérarchie, je pense que ce passage est volontairement confus de la part de l’auteur pour permettre aux lecteurs de rebondir et d’avoir le plaisir de voir la situation se clarifier.

544 pages de délice donc, ou presque… Lecteurs sensibles s’abstenir.